mercredi 4 février 2026

Marie Adélaïde de Savoie, le soleil de Louis XIV

 

Louis XIV avait misé sur la femme de son fils ainé, Anne-Marie de Bavière, pour un peu requinquer la cour royale. Il fut déçu et le destin s'acharna sur elle avant qu'elle puisse accéder au trône. Malgré tout, il lui aurait fallu patienter encore 25 ans face à son increvable beau-père, et pour autant que son mari l'accompagne jusque-là.
Un des soucis du roi était bien entendu sa succession. Sa belle-fille morte, son fils est toujours bien vivant et peut encore se remarier. Il est le seul descendant en droite ligne et issu de son mariage avec la reine. Pourtant il choisit d'épouser secrètement Françoise Émilie de Joly de Choin en 1695, qui ne peut alors prétendre au titre de reine. D'ailleurs personne ne la voyait sur le trône. Louis XIV ne se fait quand même pas trop de bile, il est en pleine forme et il a un peu plus de 50 ans en 1690. Au pire et dans l'urgence, il pourrait par un décret rendre éligible un des enfants qu'il a eu avec l'une de ses maîtresses. Il le fera, mais seulement un peu avant sa mort. Il doit sans doute envisager que ce qu'il ne peut avoir avec son fils, il peut l'avoir avec son petit-fils. Côté mâle et en tête d'affiche il y a Louis de France, duc de Bourgogne né en 1682 qui peut faire un parti très présentable. Reste à lui trouver une femme digne de son rang. Comme c'est l'habitude, on épluche les petites annonces matrimoniales royales, autrement dit les partis possibles. La raison d'état tient toujours une place prépondérante dans le choix, on cherche à ratisser le plus large possible. L'éventail est assez large, mais le marché sera conclu dès que deux parties pensent avoir fait la bonne affaire, le mariage en est en quelque sorte la garantie. Il faut quand même et toujours se méfier des belles promesses et des scènes de ménage.

Dans le cas présent, on ne va pas chercher trop loin tant au niveau géographique que familial. Le choix se porte sur Marie-Adélaïde de Savoie, dont la mère est la fille de Philippe d'Orléans, frère de Louis XIV, née de son mariage avec Henriette d'Angleterre sa première épouse. Ce n'est pas vraiment une aventurière venue des antipodes. Elle est née en 1685. Le choix plait assez au roi, car s'il pense descendance, il pense aussi en politicien et ce mariage lui assure une certaine pérennité sur le plan européen entre amis et ennemis. De plus, la maison de Savoie est résolument francophone, de coeur et de moeurs, on a même plus ou moins imposé le français comme langue officielle spécialement au niveau administratif. Il faut aussi avoir en mémoire que la Savoie d'alors est assez différente de celle d'aujourd'hui, elle s'étend jusqu'à la mer vers Nice, la ville de Turin en fait partie, donc ce n'est pas juste dix maisons et une église. On y mange sans doute des pâtes « al dente », mais on ne crache pas sur les truffes du Périgord.

Le mariage étant décidé, on tombe immédiatement dans un certain folklore royal propre à la situation des futurs époux. Ils sont jeunes, même très jeunes. En fixant la date du mariage le 7 décembre 1697, on obtient 15 ans pour lui et 12 ans pour elle. Cette date n'est pas un hasard, mais encore une autre fantaisie toute royale. Aucun des rois de France ne vous dira le contraire, il est placé là par Dieu et personne d'autre. Mais une des lois de la toute puissante église interdit à n'importe quelle fille, qu'elle soit noble ou pas, de se marier avant l'âge de 12 ans. Marie-Adélaïde étant née le 6 décembre 1685, donc le 7 décembre 1687 elle aura pleinement 12 ans. Le tour est joué et le mariage pourra avoir lieu avec tous les bons vœux du pape. Mais avant de passer à la nuit de noces, digne d'un scénario hollywoodien, voyons de plus près cette mariée.

 Parmi les futures reines qui ne régneront pas, c'est sans doute une des plus intéressantes, une vraie meneuse de revue royale. Certains historiens la qualifient d'enfant prodigue, c'est sans doute un poil exagéré, mais il est incontestable que pour son âge elle n'a pas les deux pieds dans le même sabot. Le premier contact avec le Roi Soleil allé à sa rencontre, un mois avant le mariage, se passe tellement bien qu'il en a la perruque de travers et en oublie le protocole. Il est subjugué par ce qui est pour lui une gamine, qui saute comme un cabri : "Youpi je vais être reine !", qui rayonne de joie de vivre, qui a juste la bonne dose de déférence envers lui sans flagornerie, ni être intimidée. Il est rapidement conquis et il éprouvera pour elle ce qui ressemble à une sorte d'amour filial élargi. II lui permettra bien des choses qu'il n'a jamais tolérées chez ses enfants, par exemple prendre en compte leur avis pour une décision ne relevant que du pouvoir royal. Sûr que quand il est remonté dans son carrosse, si elle lui avait mis un coussin péteur sur son siège, il l'aurait raconté à toute la cour en rigolant.

Sans être une beauté fatale, elle a un physique avantageux, mais là encore on peut se fier au jugement de Louis XIV, sorte d'expert en la matière. Lors de la première rencontre, qui sert en quelque sorte de test, il ne lui trouve pratiquement que des avantages. Un bémol toutefois, elle a des dents très mal alignées. Il remarque qu'elle est plutôt petite, mais elle n'a que 12 ans, elle fait mal la révérence. Il conclut qu'il serait fâché qu'elle fut plus belle. En regardant les portraits, elle semble avoir un corps assez canon, une taille de guêpe assurément, et pour le visage gardons-nous de juger la beauté des femmes de jadis avec les critères d'aujourd'hui. Son futur mari qui était aussi présent ne s'étala pas sur le sujet, au propre comme au figuré, mais il semble en avoir été plus que conquis. Imaginez l'effet, si vous commandiez aujourd'hui votre mari ou votre femme chez Amazon, quelle angoisse au moment où le livreur de DHL somme à votre porte. Quel soulagement si la livraison est à votre goût. On peut épiloguer pendant longtemps sur la réciprocité des sentiments dans les souples royaux, mais dans le cas présent, avec les réserves d'usage, ce fut plutôt une réussite.

 


Louis de France, le mari


Il reste un gros mois avant la date du mariage, on peut alors l'initier aux usages de la cour. C'est madame de Maintenon qui en aura la tâche. Si le roi fut conquis, elle le fut presque autant. Une assez belle complicité s'installera entre elles, complicité qui durera tout au long de son parcours. L'épouse du roi devra néanmoins mettre quelque peu un couvercle sur le bénitier de sa grenouille, car elle est plutôt assez fervente religieusement parlant. A son avantage, elle y gagnera un peu une seconde jeunesse, comme son mari. Pour permettre une certaine familiarité, la femme du roi se fait appeler "ma Tante", ce qui est assez contraires aux usages, mais avec cette future reine sur papier, pas mal de choses vont prendre une nouvelle tournure. On peut déjà deviner que la princesse a surtout reçu une éducation qui l'aide à s'imposer, plutôt que de se complaire dans les traditions propres à la noblesse. C'est un peu une révolutionnaire dans son genre. La Palatine, seconde femme de Monsieur frère du roi, la regarde d'un plus mauvais œil. Elle recule d'un rang dans l'ordre de préséance de la cour, et la qualifie de "gamine mal élevée".

Le mariage a bien lieu à la date prévue, mais c'est une pièce de théâtre sans Molière où les époux font de la figuration. Dans la chambre nuptiale où il y a un peu moins de monde qu'au carnaval de Nice, on passe une chemise à la mariée, tandis que dans la chambre voisine on fait de même avec le marié. Il rejoint alors sa femme dans le lit tandis que la foule évacue la chambre, sauf quelques personnes. Petite causerie d'un quart d'heure, sans doute on espère qu'il fera beau la semaine prochaine. Coup de sifflet de l'arbitre et tout le monde regagne ses appartements, les mariés y compris. Il faillit y avoir un scandale car le marié osa embrasser sa femme, chose permise par son père, mais réprouvée par le roi. Sans doute une manière de rappeler qu’il est encore le roi, mais dans ses pensées cela fut certainement plus licencieux : « Ah mon cher petit fils, si j’étais dans le lit ! »  

Auparavant, en lieu et place d'un futur feu d'artifesse matrimonial, on avait tiré un feu d'artifice et passé à table où l'on probablement mangé autre chose que des saucisses grillées. Pour les curieux signalons toute de même que le mariage fut consommé deux ans après, fin 1699. On imagine les tourments du jeune mari, qui n'avait le droit de voir sa femme qu'épisodiquement, et toujours en compagnie. Que la vie du futur roi semble compliquée quand il faut s'exprimer seulement avec des révérences devant son épouse, sous l’œil rieur des invités qui imaginent le couple dans des postures moins convenables. Il a sans doute patienté en provoquant quelques "cartes de France", savoureuse expression employée jadis pour désigner une éjaculation. J'imagine que le terme a été inventé par quelque noble qui s'intéressait à la topographie féminine.

Louis XIV se frotte les mains, il espérait une nouvelle étoile à la cour avec le mariage de son petit-fils et Marie-Adélaïde de Savoie, il en a une et elle brille. La cour qui avait sombré dans une ambiance plutôt morose, surtout depuis le mariage du roi avec madame de Maintenon, retrouve de son éclat. Marie-Adélaïde a ce qu'il faut pour séduire, elle est gaie, toujours de bonne humeur, farceuse. Elle a certainement un sixième sens qui lui fait entrevoir jusqu'où elle peut aller avec chacun. Elle sait se faire respectueuse quand il le faut et plus légère quand elle devine que c'est permis. De plus elle est maintenant duchesse de Bourgogne, cela pose quand même un peu une personne. Elle est très éprise de son mari et l'inverse est réciproque. C'est un des cas dans l'histoire de France où le mari mourut de chagrin quelques jours après son épouse. Elle prendra toujours fait et cause pour son époux, même si pour le reste il fait un peu figure pâlotte à côté d'elle. Très souvent dans les familles royales, c'est l'entourage proche qui est le plus sujet à tiraillements, ceux que l'on rencontre tous les jours ou souvent. Là encore, l'entente semble régner entre tous, même si elle peut paraître de façade. Il faut souligner qu'elle redonne une vie à la cour dont tout le monde profite, fêtes, bals, elle entraîne le monde à sa suite. Cela n'empêchera pas quelques intrigues par la suite, même sous le Roi Soleil, certains n'aiment pas l'ombre. Le seul qui pourrait trouver à redire, c'est Louis XIV, il est toujours le maître à bord et pour encore un bon moment. Heureusement, c'est lui qui est le plus sous son charme. Il a toujours adoré les femmes qui ont de la personnalité et cette gamine peut en revendre. Du moment que sa femme semble aussi la trouver irrésistible, il laisse aller et se réjouit très certainement intérieurement de retrouver un peu des fastes d'antan. Elle est aussi fine mouche, elle sait que pour lui elle est un rayon de soleil dans sa vieillesse et que le roi attend d'elle gaîté, bons mots, et aussi une descendance. Pour cette dernière, il faudra encore patienter un peu.


Louis XIV vers 1700

Elle loge à bonne enseigne, désir du roi. Il a fait réaménager le château par Mansart, en modifiant l'ancienne ménagerie. C'est aussi une autre résurrection de Versailles devenu bien calme. On voit réapparaître des artisans, maçons, carreleurs, vitriers, tapissiers. Ce sera les appartements privés de la reine-enfant, on ne va pas la loger dans un cagibi sous les combles, des fois qu'elle attraperait un rhume.

Même si Louis XIV est le roi et le montre, il est moins apparent qu'il eut de belles complicités avec ses proches, où l'on rangeait un peu l'Etiquette dans le placard à balais. Il adorait ses serviteurs, n'en changeait que rarement, et les voulait heureux. Il n'hésitait pas à se montrer très généreux avec eux, les pensions, les gratifications, n'étaient jamais absents pour un service bien redu. Il a eu une réelle complicité et amitié avec son premier valet, Ferdinand Bontemps. Il connaissait tout de son maître. Il en savait plus sur les amours du roi que ses confesseurs, disaient les méchantes langues.

Marie-Adélaïde fut une des bénéficiaires de ces complicités. Elle partageait de nombreux moments avec le roi, même dans son intimité proche, quand il faisait causette avec sa femme le soir devant la cheminée. Il arriva des situations qui auraient été impensables auparavant, elle s'asseyait sur ses genoux, où sur l'accoudoir du fauteuil où il était assis, elle lui faisait des bises, fouillait dans ses tiroirs, la vraie petite peste. Le roi riait, lui passait tout, même en redemandait. Il se sent rajeunir, en frétille de plaisir, pas besoin de recharger les batteries elles sont au top. Madame de Maintenon est certainement plus réservée, mais du moment que le roi est heureux, ben oui c'est le roi. Il y a d'ailleurs bien longtemps qu'elle ne l'a pas vu si heureux. Même que parfois cela tourne un peu aux facéties d'écoliers. La duchesse, son mari est quelquefois de la partie, font tout pour s'amuser. On envoie des pétards vers une vieille duchesse grincheuse, on la poursuit à coups de boules de neige. Je me demande même si le poil à gratter était déjà connu, probablement, alors ils l'ont sûrement utilisé. Ah ces jeunes, ils n'ont plus de respect, pensaient sans doute quelques vieilles badernes.

Mais voyons un peu la vie à la cour, sous son règne en quelque sorte.
La duchesse a des goûts éclectiques. La danse, le ballet, le théâtre, l'art lyrique vont avoir droit à des représentations selon les endroits les plus appropriés pour le faire, Versailles, Marly, Fontainebleau, Trianon. Elle réquisitionne les talents, organise, son mari la seconde parfois. Ils commandent des pièces à certains auteurs. Elle n'a pas vingt ans, elle a un pied partout. Cela va durer une bonne dizaine d'années, bien entendu il n'y pas représentations tous les soirs, mais quand on ne peut pas faire cela, il y a d'autres occupations, moins artistiques. Les loteries, les carnavals, le jeu, c'est avec ce dernier qu'elle aura un peu de fil à retordre. Elle est joueuse, au propre comme au figuré, elle joue et elle perd, pas son panache, mais son argent. Elle a aussi un secret envers le roi, elle prise le tabac. Ce n'est pas un grand secret, mais le roi déteste tout ce qui est tabac, fumé ou prisé. Maintes fois, madame de Maintenon épongera ses dettes et ne soufflera mot au roi sur son "tabagisme". Elles sont devenues bien complices, mais pour la femme du roi c'est aussi un moyen d'avoir un peu d'emprise sur elle, mais qui sait, les secrets existent peut-être de part et d'autre ?

Les naissances finissent par arriver, il fallait bien patienter un peu. Quand la mariée a 12 ans, il ne faut pas être trop pressé pour "l'heureux événement". D'autant plus que le mariage ne fut officiellement consommé qu'en 1699, c'est à dire quand elle avait 14 ans. Il semble que l'on n’ait pas trop précipité cette première naissance puisque le premier garçon naît en 1704, le 25 juin. Avec cette naissance survient un fait unique jusque-là dans l'histoire de France, le roi est arrière-grand-père. La fête fut certainement belle, mais le bonheur ne dure pas trop longtemps, l’enfant meurt l'année suivante. Le second fils naît le 8 janvier 1707, lui il a bon pied, bon œil, et il vivra plusieurs années. Une dernière naissance aura lieu le 15 février 1710, elle aura une importance historique, il s'agit du futur Louis XV. Pour le Roi Soleil, la situation n'est pas trop préoccupante, sa descendance en droite ligne est assurée, mais c'est sans compter tous les deuils qui frapperont la cour. Pour l'instant, place au bal !

Pendant toutes ces années entre les accouchements et la vie royale, Marie-Adélaïde continue de régner en future reine, non sans éclat. Il y a certes des intrigues qui la menacent, ainsi que son mari, mais même si elle ne fait pas l'unanimité, ses partisans sont bien présents et la considèrent un peu comme leur idole. Le premier inscrit au fan club, c'est Louis XIV. Il a bien senti chez elle une personnalité devenue exceptionnelle. Elle ne manque pas de courage, ni de sagesse. C'est une sorte de magicienne qui a dans son chapeau tous les accessoires pour épater la galerie et sait les employer à bon escient. Le roi lui donne quasiment les pouvoirs d'une reine en lui confiant en 1710 l'entière gestion de sa maison et de ses charges. Et cerise sur le gâteau, elle n'a pratiquement pas de compte à lui rendre. Il déclare : "Je me fie assez à elle pour ne pas vouloir qu'elle me rende compte de rien et je la laisse maîtresse absolue de ma maison. Elle serait capable de choses plus difficiles et plus importantes."

C'est un cadeau sans en être vraiment un. On peut imaginer que le roi est fatigué, il est septuagénaire, son choix s'est arrêté sur la seule personne qui à ses yeux pouvait faire du bon travail. La tâche sera considérable, car la situation intérieure en France n'est pas des plus reluisantes. En 1709, l'hiver fut terrible. Il y eut plusieurs vagues de froid entre janvier et mars, le vin gelait dans les verres parait-il, ce qui mit à mal les récoltes et provoqua une famine. La bourgeoisie mangea certainement à sa faim, mais chez les petites gens le ressenti fut plus dur. Il commença d'y avoir des mouvements de révolte, et l'impopularité du roi devint grandissante. Marie-Adélaïde prend sa tâche à coeur, plutôt bonne pomme, elle veut satisfaire tout le monde et ne blesser personne. Elle essaye d'être partout, maintenir un semblant de gaîté dans la cour, mais doit aussi lutter contre les intrigues dont certaines lui sont tout sauf favorables, on lui prête de grandes ambitions, mais elle ne fait qu'accéder aux désirs du roi, roi qu'elle aime profondément. Bref elle brûle la chandelle par les deux bouts, la rendant vulnérable aux coups du sort, tant sur le point physique que mental. Et justement le sort va s'acharner sur la famille royale, des rumeurs circulèrent sur une nouvelle affaire des poisons.

Le lendemain de Pâques 1711, Monseigneur, le fils aîné de Louis XIV, tombe malade. Son rôle politique est très effacé, c'est surtout un militaire, la seule activité où il semble être vraiment à l'aise. On craint une nouvelle attaque d'apoplexie, il en a déjà eu une dix ans avant. Mais il s'agit en fait de la variole, maladie alors redoutable, elle peut terrasser une personne en quelques jours. Il meurt le 14 avril 1711. On imagine que Marie-Adélaïde a sa part de deuil, elle est peinée pour Louis XIV et elle perd aussi son beau-père. Seule consolation peut-être, son mari et elle sont maintenant dauphins.

Arrive la sinistre année 1712. La dauphine tombe malade en janvier, elle se remet assez facilement. Le 5 février elle doit s'aliter, elle souffre de frissons. Le 7 elle est prise d'une violente douleur dans la tête. Elle semble souffrir horriblement, malgré le fait qu'on lui administre de l'opium et des saignées, quelle connerie pour le second traitement ! Lorsque des taches rouges apparaissent, les médecins arrivent quand même à diagnostiquer la rougeole, ces malins semblent ignorer qu'il y a une épidémie au même moment. Le 11 on lui propose les sacrements, ce qui a l'air de l'étonner, mais qu'elle accepte quand même. Du point de vue religieux et pour autant qu'elle soit sincèrement croyante, elle fait bien car elle meurt le lendemain, elle a tout juste 26 ans. Son mari complètement anéanti par sa mort, s'isole et ne veut voir personne. On constate aussi chez lui l'apparition de taches rouges, mais dans une moindre mesure. Il s'alite et ne se releva plus, il meurt six jours après sa femme, une femme qu'il semble avoir aimée d'une belle passion que la raison d'état aurait pour une fois favorisée.

Pour le roi, le coup est rude. Saint-Simon nota dans ses mémoires, que de tous les chagrins qu'il a eu dans sa vie, la perte de Marie-Adélaïde fut le plus grand. Lui seul pourrait le dire, mais on peut l'envisager sérieusement. Mais pire aurait encore pu arriver, car à peine plus tard, les enfants royaux subirent le même mal et il fallut le bon sens d'une personne de la cour pour limiter la casse et on peut même dire que le cours de l'histoire en aurait été complètement bouleversé. Donc, des taches apparurent sur les deux enfants royaux, la rougeole très probablement. Ces fanfarons de toubibs s’occupèrent du premier et prescrivirent bien entendu une saignée, il mourut. Le second fut planqué par les femmes qui s’occupaient de lui et le soignèrent à leur manière, lui firent boire du pinard (!), manger des biscuits, et le firent surtout transpirer. Mme la duchesse de Vantadour s’opposa fermement à ce que les médecins lui fassent aussi une saignée. A la grande honte de ces médecins, il guérit sans leur intervention. Heureusement pour lui, car par la suite il régna sous le nom de Louis XV. La duchesse qui semble avoir pris en grippe les médecins ne s’en porta que mieux, elle mourut à 90 ans, presque un record pour le Guinness de l’époque. Selon la dicton anglais, une pomme le matin chasse le médecin, mais avec un fusil c'est plus efficace. Quand on étudie l'histoire, pleins de personnage surgissent du passé, certains que l'on déteste, d'autres que l'on affectionne. Je suis sans doute un peu idéaliste, mais je suis toujours intéressé par les femmes qui dans l’histoire, par leur aura, ont fait tout aussi bien sinon mieux que les hommes. Marie-Adélaïde de Savoie en est un bel exemple. A l'heure où j'écris ces lignes, il y a eu plus 113000 couchers de soleil depuis son dernier souffle, chacun d'eux éloigne un peu son souvenir, mais il en faudra encore beaucoup pour qu'elle s'efface tout à fait dans les limbes du temps.

 

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